L’épreuve de la méchanceté
On raconte que, dans un village de Casamance, vivait une jeune fille d'une beauté si éclatante qu'elle effaçait toutes les autres. Mariama était son nom, et sur ses lèvres fleurissait toujours un sourire qui faisait battre le cœur des garçons et pâlir d'envie celui des filles.
Dans ce village, on ne parlait que d'elle. Les jeunes hommes se disputaient un regard, les vieux s'extasiaient sur sa grâce, et les mères rêvaient secrètement qu'un jour leur fils l'épouserait. Quant aux autres filles, elles étaient condamnées à l'ombre de cette gloire qui ne leur laissait aucune place.
La frustration grandit en elles comme une mauvaise herbe. Un jour, elles se réunirent en secret, à l'abri des regards, et leurs voix se firent basses et amères :
— Que faire ? Nous sommes si nombreuses dans ce village, et pourtant on n'aperçoit qu'elle ! Mariama, toujours Mariama ! Il nous faut trouver un moyen de l'éloigner.
Leurs regards se croisèrent, chargés d'une détermination sombre.
— Oui, il faut qu'elle disparaisse de notre chemin.
Elles partirent en forêt, là où les arbres sont si vieux qu'ils ont vu naître les premiers hommes. C'est là qu'elles trouvèrent un serpent. Mais ce n'était pas un serpent ordinaire : c'était un génie, un être de l'invisible, qui avait pris cette forme pour éprouver les humains.
— Ô grand serpent, nous avons besoin de ton aide, lui dirent-elles. Une fille de notre village est trop aimée, trop admirée. Elle nous vole tout : l'attention, la considération, l'amour. Nous voulons nous débarrasser d'elle.
Le serpent releva sa tête, ses yeux brillant d'une lueur malicieuse.
— Cela peut s'arranger.
Les filles se réjouirent.
— Demain, venez la chercher, poursuivit le serpent. Dites-lui d'aller cueillir de l'oseille avec vous. Sur le chemin, vous me trouverez métamorphosé en une jolie petite gourde. Faites semblant d'être surprises, dites-lui de la ramasser puisque c'est elle la plus belle, la plus digne de posséder un si bel objet. Elle ne pourra pas refuser.
Les filles rentrèrent chez elles, le cœur léger, comme si leur victoire était déjà certaine.
Le lendemain, sous le soleil de l'après-midi, elles vinrent frapper à la porte de Mariama.
— Mariama ! Mariama ! Viens avec nous cueillir de l'oseille !
La mère de Mariama leva les yeux :
— Ma fille travaille en ce moment.
— Nous l'aiderons, répondirent-elles en chœur.
Et elles tinrent parole. Elles aidèrent Mariama à puiser l'eau, à balayer la cour, à ranger le bois. Quand tout fut terminé, elles prirent le chemin de la brousse, chantant pour dissimuler leur mauvaise conscience.
Arrivées à l'endroit indiqué par le serpent, elles virent la petite gourde posée là, étincelante comme un bijou. L'une d'elles s'écria :
— Oh ! Quelle belle gourde !
Les autres firent cercle autour de Mariama :
— Prends-la, Mariama ! Elle est faite pour toi. Personne d'autre ne mérite un si bel objet.
Mariama hésita, puis sourit :
— Attendez, je vais la prendre.
Elle ramassa la gourde, la retourna entre ses mains, et rentra chez elle, sans se douter du mal qu'elle portait contre son sein.
— Maman, dit-elle en entrant, j'ai trouvé une gourde. Je ne sais pas d'où elle vient ni à quoi elle ressemble.
— Dépose-la dans le débarras, répondit sa mère.
La nuit tomba, enveloppant le village de son voile sombre. On prépara le dîner. Et soudain, du fond du débarras, une voix s'éleva, étrange et mélodieuse :
— Mariama, Mariama... oh, Mariama, j'ai faim !
Mariama sursauta :
— Maman, écoute ! La gourde parle comme un être humain !
La mère tendit l'oreille. La gourde répéta :
— Mariama, Mariama... oh, Mariama, j'ai faim.
— Apporte-lui à manger, dit la mère, troublée.
Mariama apporta du riz. La gourde mangea. Et quand elle eut fini, elle réclama encore. On lui apporta du mil. Elle mangea. Puis elle dévora le contenu des greniers, l'un après l'autre. Le riz disparut, le mil s'évanouit, comme avalés par un trou sans fond.
La gourde chanta encore :
— Mariama, Mariama. Oh, Mariama ! J'ai faim.
— Maman, elle réclame encore, dit Mariama, désemparée.
On la conduisit dans le parc des moutons. La gourde les décima. On la mena à l'enclos des chèvres, elle les extermina. On l'amena près du poulailler, elle dévora les volailles jusqu'à la dernière plume.
La faim s'installa dans la maison. Les parents de Mariama, désespérés, ne savaient plus à quel génie se vouer.
La gourde se mit à chanter d'une voix nouvelle :
— Mariama, Mariama, oh ! Mariama. La gourde veut s'en aller.
Mariama rapporta ces paroles à ses parents :
— La gourde veut partir, mais elle exige de m'emmener avec elle.
Le père et la mère se regardèrent, le cœur serré. Mariama était leur seul enfant, leur second étant encore au berceau. Mais la gourde était plus forte qu'eux.
— Va avec elle, puisqu'elle le veut, dirent-ils.
Avant de quitter le village, Mariama dut annoncer son départ à tous. Elle fit le tour des maisons. Quand elle dit aux garçons qu'elle s'en allait, certains pleurèrent si fort qu'ils en titubaient. Quant aux filles, elles riaient aux éclats, se roulaient par terre, tant leur joie était grande.
Mariama partit. Les garçons l'accompagnèrent jusqu'à la lisière du village, pleurant leur amour perdu. Les filles riaient toujours, croyant leur vengeance accomplie.
Sur le chemin, la gourde, posée contre la hanche de Mariama, lui demandait de temps en temps :
— Connais-tu cet endroit ?
— Oui, répondait Mariama. C'est là que nous cueillons l'oseille.
— Et ici ?
— C'est la plaine où nous faisons nos besoins.
— Et là-bas ?
— C'est notre brousse !
Elles avancèrent ainsi jusqu'à un lieu inconnu de Mariama.
— Connais-tu cet endroit ? demanda la gourde.
— Non, je ne le connais pas, répondit-elle.
La gourde se métamorphosa soudain. Le serpent apparut, imposant, majestueux. Il parla d'une voix grave :
— Tu vois, Mariama, je ne suis ni une personne ni une gourde. Je suis un génie de la forêt. Tes amies m'ont envoyé pour te perdre. Mais je ne le ferai pas. Depuis que tu m'as accueilli chez toi, tu m'as traité avec douceur. J'ai vidé les greniers de ta mère, dévoré les troupeaux de ton père, mais je ne te ferai aucun mal. En revanche, je te retiendrai ici.
Le temps passa. Les parents de Mariama, croyant leur fille perdue à jamais, commencèrent à l'oublier. Le petit frère grandit. Et Mariama vivait dans le creux du fromager, prisonnière du génie.
Mais un jour, le serpent la convoqua :
— Mariama, je veux te récompenser de ta bonté.
— Est-ce vrai ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit le serpent.
Il lui offrit un troupeau de bœufs, un troupeau de chevaux, un troupeau de chaque animal domestique. Il lui donna des sacs d'or et d'argent, des esclaves pour la servir. Il l'installa sur un cheval blanc comme la lune et lui dit de rentrer chez elle.
Mariama s'ébranla, suivie de son riche cortège. Et tandis qu'elle avançait, le génie, resté dans la forêt, faisait entendre sa voix :
— Mariama, Mariama. Oh, Mariama ! J'ai faim.
Et Mariama répondait en écho :
— Maman, papa, écoutez ! La gourde parle notre langue.
Un jour, le cortège approcha du village. Le petit frère de Mariama, devenu grand, tendit l'oreille et dit :
— Mère, j'entends une clameur. On dirait le nom de Mariama !
La mère, croyant son enfant ensorcelé, lui donna une gifle :
— Tais-toi ! Ma fille est perdue depuis longtemps. Es-tu devenu fou ?
L'enfant se tut, mais le cortège continuait d'avancer, et la voix du génie résonnait toujours.
Quand Mariama entra dans le village, la poussière se leva derrière elle, si dense qu'elle voilait le soleil. Les filles qui avaient ourdi le complot furent transformées en rôniers, leurs corps devenus des troncs épineux, châtiment de leur jalousie.

Mariama traversa le village en majesté. Elle envoya des messagers aux garçons : elle était vivante, elle était revenue, et tout ce qu'elle possédait n'était que la rançon du complot tramé contre elle.
Les garçons accoururent, ivres de joie. Certains se roulaient par terre tant leur bonheur était grand.
Mariama arriva devant la case de ses parents. Elle leur offrit tout ce qu'elle avait rapporté : les troupeaux, les sacs d'or et d'argent, les esclaves. Sa mère pleura, son père trembla d'émotion, et le petit frère comprit que la voix qu'il avait entendue n'était pas un mensonge.
Ainsi se termina l'histoire de Mariama et de la gourde qui parlait. Elle avait survécu, non par la ruse ou la force, mais parce qu'elle avait su garder son cœur pur.
Et le village apprit ce jour-là que la bonté, même face à la haine, finit toujours par triompher.