L'éveil de François Sengat-Kuo
Dans son poème « Ils m'ont dit... », il utilise une structure répétitive implacable pour retracer toutes les étapes de l'aliénation coloniale : le travail forcé, le mépris de la culture africaine, l'assimilation religieuse forcée, et enfin le sacrifice suprême sous les balles ou sur les neiges d'Europe. À chaque étape, la réponse du colonisateur est le rire condescendant. Mais ce rire finit par briser la résignation et déclenche une solidarité universelle et révolutionnaire.
Voici ce texte percutant, d'une justesse historique et émotionnelle absolue :
Ils m'ont dit...
Ils m'ont dit
tu n'es qu'un nègre
juste bon à trimer pour nous
j'ai travaillé pour eux
et ils ont ri
Ils m'ont dit
tu n'es qu'un enfant
danse pour nous
j'ai dansé pour eux
et ils ont ri
Ils m'ont dit
tu n'es qu'un sauvage
laisse-là tes totems
laisse-là tes sorciers
va à l'église
je suis allé à l'église
et ils ont ri
Ils m'ont dit
tu n'es bon à rien
va mourir pour nous
sur les neiges de l'Europe
pour eux j'ai versé mon sang
l'on m'a maudit
et ils ont ri
Alors ma patience excédée
brisant les nœuds de ma lâche résignation
j'ai donné la main aux parias de l'Univers
et ils m'ont dit
désemparés
cachant mal leur terreur panique
meurs tu n'es qu'un traître
meurs
Admirez le basculement psychologique de ce poème ! Tout le texte repose sur le contraste entre l'obéissance passée (« j'ai travaillé... j'ai dansé... je suis allé à l'église... j'ai versé mon sang ») et l'arrogance de ceux qui reçoivent ce sacrifice en riant.
Mais la magie opère à l'avant-dernière strophe : le poète cesse d'être seul. En tendant la main aux « parias de l'Univers », il transforme sa révolte intime en un engagement universel. Et regardez le renversement des rôles : le rire colonial se transforme instantanément en « terreur panique ». L'opprimé debout n'est plus un bon serviteur, il devient un « traître » aux yeux des maîtres, c'est-à-dire un homme libre. C'est absolument brillant.