𝑸𝒖𝒂𝒏𝒅 𝑪𝒆́𝒔𝒂𝒊𝒓𝒆 𝒃𝒓𝒊𝒔𝒆 𝒍'𝒐𝒖𝒃𝒍𝒊
Cette "volonté impérissable" que chantait Hayden, elle va trouver son écho le plus puissant chez un jeune étudiant antillais arrivé à Paris. Son nom ? 𝑨𝒊𝒎𝒆́ 𝑪𝒆́𝒔𝒂𝒊𝒓𝒆.
En 1939, alors que l’Europe s’apprête à sombrer dans la guerre, Césaire publie les premiers fragments d'un séisme littéraire : le 𝘾𝙖𝙝𝙞𝙚𝙧 𝙙’𝙪𝙣 𝙧𝙚𝙩𝙤𝙪𝙧 𝙖𝙪 𝙥𝙖𝙮𝙨 𝙣𝙖𝙩𝙖𝙡. Pour lui, l'écriture n'est pas un jeu. C’est une "descente aux enfers" pour affronter le passé, une tragédie classique où l’homme noir, aliéné par des siècles de mensonge colonial et d'assimilation, décide enfin de relever la tête pour manifester sa négritude retrouvée.
Voilà comment Césaire répond à la traite négrière. Écoutez ce cri de colère et de vérité qui déchire les siècles de silence :
𝐸𝑡 𝑐𝑒 𝑝𝑎𝑦𝑠 𝑐𝑟𝑖𝑎 𝑝𝑒𝑛𝑑𝑎𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑠𝑖𝑒̀𝑐𝑙𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠
𝑑𝑒𝑠 𝑏𝑒̂𝑡𝑒𝑠 𝑏𝑟𝑢𝑡𝑒𝑠 ; 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒𝑠 𝑝𝑢𝑙𝑠𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒 𝑙'ℎ𝑢𝑚𝑎𝑛𝑖𝑡𝑒́
𝑠'𝑎𝑟𝑟𝑒̂𝑡𝑒𝑛𝑡 𝑎𝑢𝑥 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑛𝑒́𝑔𝑟𝑒𝑟𝑖𝑒 ; 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑢𝑛
𝑓𝑢𝑚𝑖𝑒𝑟 𝑎𝑚𝑏𝑢𝑙𝑎𝑛𝑡 ℎ𝑖𝑑𝑒𝑢𝑠𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑝𝑟𝑜𝑚𝑒𝑡𝑡𝑒𝑢𝑟 𝑑𝑒 𝑐𝑎𝑛𝑛𝑒𝑠
𝑡𝑒𝑛𝑑𝑟𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑡𝑜𝑛 𝑠𝑜𝑦𝑒𝑢𝑥 𝑒𝑡 𝑙'𝑜𝑛 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑚𝑎𝑟𝑞𝑢𝑎𝑖𝑡 𝑎𝑢 𝑓𝑒𝑟
𝑟𝑜𝑢𝑔𝑒 𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑑𝑜𝑟𝑚𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑛𝑜𝑠 𝑒𝑥𝑐𝑟𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑒𝑡 𝑙'𝑜𝑛
𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑣𝑒𝑛𝑑𝑎𝑖𝑡 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑝𝑙𝑎𝑐𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑙'𝑎𝑢𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑑𝑟𝑎𝑝 𝑎𝑛𝑔𝑙𝑎𝑖𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑎
𝑣𝑖𝑎𝑛𝑑𝑒 𝑠𝑎𝑙𝑒́𝑒 𝑑'𝐼𝑟𝑙𝑎𝑛𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑢̂𝑡𝑎𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑚𝑜𝑖𝑛𝑠 𝑐ℎ𝑒𝑟 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠, 𝑒𝑡
𝑐𝑒 𝑝𝑎𝑦𝑠 𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑐𝑎𝑙𝑚𝑒, 𝑡𝑟𝑎𝑛𝑞𝑢𝑖𝑙𝑙𝑒, 𝑑𝑖𝑠𝑎𝑛𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑙'𝑒𝑠𝑝𝑟𝑖𝑡 𝑑𝑒
𝐷𝑖𝑒𝑢 𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑠𝑒𝑠 𝑎𝑐𝑡𝑒𝑠.
𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑣𝑜𝑚𝑖𝑠𝑠𝑢𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑛𝑒́𝑔𝑟𝑖𝑒𝑟
𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑣𝑒́𝑛𝑒𝑟𝑖𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝐶𝑎𝑙𝑎𝑏𝑎𝑟𝑠
𝑄𝑢𝑜𝑖 ? 𝑆𝑒 𝑏𝑜𝑢𝑐ℎ𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑜𝑟𝑒𝑖𝑙𝑙𝑒𝑠 ?
𝑁𝑜𝑢𝑠, 𝑠𝑜𝑢̂𝑙𝑒́𝑠 𝑎̀ 𝑐𝑟𝑒𝑣𝑒𝑟 𝑑𝑒 𝑟𝑜𝑢𝑙𝑖𝑠, 𝑑𝑒 𝑟𝑖𝑠𝑒́𝑒𝑠, 𝑑𝑒 𝑏𝑟𝑢𝑚𝑒 ℎ𝑢𝑚𝑒́𝑒 !
𝑃𝑎𝑟𝑑𝑜𝑛 𝑡𝑜𝑢𝑟𝑏𝑖𝑙𝑙𝑜𝑛 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑒𝑛𝑎𝑖𝑟𝑒 !
𝐽'𝑒𝑛𝑡𝑒𝑛𝑑𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑎𝑙𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑡𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑎𝑙𝑒́𝑑𝑖𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑒𝑛𝑐ℎ𝑎𝑖̂𝑛𝑒́𝑒𝑠,
𝑙𝑒𝑠 ℎ𝑜𝑞𝑢𝑒𝑡𝑡𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑚𝑜𝑢𝑟𝑎𝑛𝑡𝑠, 𝑙𝑒 𝑏𝑟𝑢𝑖𝑡 𝑑'𝑢𝑛 𝑞𝑢'𝑜𝑛
𝑗𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑚𝑒𝑟... 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑏𝑜𝑖𝑠 𝑑'𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒 𝑒𝑛 𝑔𝑒́𝑠𝑖𝑛𝑒... 𝑑𝑒𝑠
𝑟𝑎𝑐𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑑'𝑜𝑛𝑔𝑙𝑒𝑠 𝑐ℎ𝑒𝑟𝑐ℎ𝑎𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑔𝑜𝑟𝑔𝑒𝑠... 𝑑𝑒𝑠
𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑑𝑒 𝑓𝑜𝑢𝑒𝑡... 𝑑𝑒𝑠 𝑓𝑎𝑟𝑓𝑜𝑢𝑖𝑙𝑙𝑖𝑠 𝑑𝑒 𝑣𝑒𝑟𝑚𝑖𝑛𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑚𝑖
𝑙𝑒𝑠 𝑙𝑎𝑠𝑠𝑖𝑡𝑢𝑑𝑒𝑠...
𝑅𝑖𝑒𝑛 𝑛𝑒 𝑝𝑢𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑖𝑛𝑠𝑢𝑟𝑔𝑒𝑟 𝑗𝑎𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑞𝑢𝑒𝑙𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑏𝑙𝑒
𝑎𝑣𝑒𝑛𝑡𝑢𝑟𝑒 𝑑𝑒́𝑠𝑒𝑠𝑝𝑒́𝑟𝑒́𝑒.
𝐴𝑖𝑛𝑠𝑖 𝑠𝑜𝑖𝑡-𝑖𝑙. 𝐴𝑖𝑛𝑠𝑖 𝑠𝑜𝑖𝑡-𝑖𝑙.
𝐽𝑒 𝑛𝑒 𝑠𝑢𝑖𝑠 𝑑'𝑎𝑢𝑐𝑢𝑛𝑒 𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙𝑖𝑡𝑒́ 𝑝𝑟𝑒́𝑣𝑢𝑒 𝑝𝑎𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑐𝑒𝑙𝑙𝑒𝑟𝑖𝑒𝑠.
𝐽𝑒 𝑑𝑒́𝑓𝑖𝑒 𝑙𝑒 𝑐𝑟𝑎𝑛𝑖𝑜𝑚𝑒̀𝑡𝑟𝑒. 𝐻𝑜𝑚𝑜 𝑠𝑢𝑚, 𝑒𝑡𝑐.
𝐸𝑡 𝑞𝑢'𝑖𝑙𝑠 𝑠𝑒𝑟𝑣𝑒𝑛𝑡 𝑒𝑡 𝑡𝑟𝑎ℎ𝑖𝑠𝑠𝑒𝑛𝑡 𝑒𝑡 𝑚𝑒𝑢𝑟𝑒𝑛𝑡. 𝐴𝑖𝑛𝑠𝑖 𝑠𝑜𝑖𝑡-𝑖𝑙.
𝐴𝑖𝑛𝑠𝑖 𝑠𝑜𝑖𝑡-𝑖𝑙. 𝐶'𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑒́𝑐𝑟𝑖𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑓𝑜𝑟𝑚𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑒𝑢𝑟 𝑏𝑎𝑠𝑠𝑖𝑛.
Césaire refuse de fermer les yeux. Il jette à la face du monde le prix d'un esclave, "moins cher qu'un drap anglais ou qu'une viande salée d'Irlande". Il nous fait entendre les "malédictions enchaînées" et les "ricanements de fouet" qui montent encore du fond de la mémoire.
Mais en disant cela, en criant cette vérité, il relève notre dignité. Il défie la fausse science des colons, il défie leur "craniomètre" ! Par ce poème, l'homme noir cesse d'être une marchandise au service de la canne à sucre ou du coton. Il redevient Homo sum : un Homme, debout.
La blessure est nommée, le cri est lâché. La poésie devient l'arme de notre libération. Et c'est ce souffle épique qui va maintenant guider nos pas vers le combat des indépendances...