La voix de l'invisible et le souffle des Ancêtres

 

Pour comprendre ce lien charnel avec les éléments, il faut écouter ce que Léopold Sédar Senghor lui-même observait au sujet de notre rapport au monde :

« En Afrique, il n'y a pas de frontière entre le visible et l'invisible, entre la vie et la mort. Le réel n'acquiert son épaisseur, ne devient vérité qu'en s'élargissant aux dimensions extensibles du surréel. »

C'est précisément ce sentiment mystique et profond qui prend vie sous la plume de l'un des plus grands conteurs et poètes du Sénégal : Birago Diop.

Vétérinaire de profession, homme de terrain ayant parcouru le Mali, le Burkina et le Sénégal, Birago Diop a recueilli la sève de notre culture auprès du vieux griot Amadou Koumba Ngom. Dans son chef-d'œuvre poétique « Souffles », cité dans la célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, il transcende la douleur de l'aliénation culturelle pour célébrer l'éternité de notre héritage.

Souffles — Birago Diop (Extrait de Leurres et lueurs)

Écoutez le bruissement de la nature, écoutez la voix de ceux qui nous ont devancés :

Écoute plus souvent Les choses que les êtres,

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.

Écoute dans le vent Le buisson en sanglot : 

C’est le souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis

Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit,

Les morts ne sont pas sous la terre

 Ils sont dans l’arbre qui frémit,

Ils sont dans le bois qui gémit,

Ils sont dans l’eau qui coule,

Ils sont dans l’eau qui dort,

Ils sont dans la case,

ils sont dans la foule

 Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent Les choses que les êtres,

La voix du feu s’entend,

 Entends la voix de l’eau.

 Écoute dans le vent Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres.

Le souffle des ancêtres morts

Qui ne sont pas partis,

Qui ne sont pas sous terre,

Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,

Ils sont dans le sein de la femme,

Ils sont dans l’enfant qui vagit,

Et dans le tison qui s’enflamme.

Les morts ne sont pas sous la terre,

 Ils sont dans le feu qui s’éteint,

Ils sont dans le rocher qui geint,

Ils sont dans les herbes qui pleurent,

 Ils sont dans la forêt,

ils sont dans la demeure,

Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent Les choses que les êtres,

 La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.

 Écoute dans le vent Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres

l redit chaque jour le pacte,

Le grand pacte qui lie,

Qui lie à la loi notre sort ;

 Aux actes des souffles plus forts

Le sort de nos morts qui ne sont pas morts ;

Le lourd pacte qui nous lie à la vie,

La lourde loi qui nous lie aux actes

Des souffles qui se meurent.

Dans le lit et sur les rives du fleuve,

Des souffles qui se meuvent

Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure.

Des souffles qui demeurent

Dans l’ombre qui s’éclaire ou s’épaissit,

Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,

Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,

Des souffles plus forts, qui ont pris

Le souffle des morts qui ne sont pas morts,

Des morts qui ne sont pas partis,

Des morts qui ne sont plus sous terre

Écoute plus souvent Les choses que les êtres..

Ce texte est un véritable baume face au déracinement. Birago Diop nous rappelle que l'Afrique possède une philosophie monumentale où la mort n'est pas une fin, mais une continuité.

Le vent qui souffle dans le baobab, l'eau qui coule dans le fleuve, le feu qui crépite le soir... Tout est habité par la mémoire. En redécouvrant ce « grand pacte » qui nous lie au cosmos et aux Ancêtres, la poésie de la Négritude ne fait pas que regarder vers le passé : elle redonne aux vivants la force de se tenir debout, fiers et enracinés.