La maison natale

Nous avons vu comment Senghor et Birago Diop ont rétabli le contact avec la terre des Ancêtres grâce aux masques tutélaires et aux voix de la nature. Une fois ce pont jeté, le poète peut chanter à loisir l'Afrique retrouvée. Mais attention : chez le grand poète martiniquais Aimé Césaire, ce retour aux sources prend un chemin bien différent. Il ne s'agit pas d'une contemplation paisible, mais d'une traversée brute de la réalité.

Pour le poète martiniquais, arrière-petit-fils d'esclave, la célébration de l'Afrique ne commence pas par un rêve lointain, mais par une confrontation brute avec la réalité des Antilles. Avant de retrouver le royaume de l'enfance, il lui faut d'abord traverser et chanter la misère de sa propre terre.

C’est au bout du petit matin, au cœur de cette case blessée, que s'est levée sa poésie. Écoutez ce texte monumental extrait du Cahier d'un retour au pays natal (1939) :

La maison natale — Aimé Césaire (Extrait du Cahier d'un retour au pays natal, 1939)

Au bout du petit matin, une petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.

Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d’ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d’abord, puis comme un tison que l’on plonge dans l’eau avec la fumée des brindilles qui s’envole... Et le lit de planches d’où s’est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de kérosène, comme s’il avait l’éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri et ses feuilles de banane séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère.

Césaire ne cache rien de la faim ni du dénuement. Pourtant, c'est précisément de ce « lit de planches » infâme soutenu par des caisses de kérosène que s'est levée « sa race tout entière ». C'est ici, dans le cri de la machine Singer et la tôle rouillée, que naît la force de sa Négritude. Assumer cette douleur, c'était pour lui le seul moyen de reconquérir sa dignité et de retrouver la vraie Afrique.