Il était une fois, dans un petit coin du Sénégal où le soleil tape fort et les palmiers sont généreux, une petite fille nommée Diabou.

Diabou n’était pas une enfant ordinaire. Non, non. Diabou avait une passion, une grande, une très grande passion : la nioule. La nioule, c’est cette petite noix de palme délicieuse. Mais pour Diabou, ce n’était pas une simple collation : c’était un mode de vie. Le matin ? Des nioules. À midi ? Des nioules. Le soir ? Encore des nioules. Et la nuit, quand tout le monde dormait, Diabou se levait en pyjama pour croquer des nioules dans le noir, en faisant des bruits de mâchonnement très suspects. Elle en mangeait tellement qu’on aurait dit qu’elle voulait battre le record du monde de nioules !

Or, à deux pas de son village, sur une grande colline, vivait un lion. Pas n’importe quel lion : un lion qui se fâchait pour un rien. Ce matin-là, il se réveilla de très mauvaise humeur. Il ouvrit un œil, puis l’autre, et grogna : « Je suis fâché ! »

Vous, vous vous êtes déjà réveillés fâchés ? C’est terrible, n’est-ce pas ? On a envie de mordre son oreiller. Le lion, lui, se dit : « Je vais descendre la colline, une petite marche, ça va me défâcher. » Mais ça ne marcha pas.

À mi-pente, il grogna encore : « Je suis toujours fâché ! Je vais rugir, ça fait du bien de crier ! » Et il rugit.

Dans le village, la maman de Diabou, qui surveillait la soupe, sursauta. Elle ouvrit la fenêtre et cria : « Diabou ! Rentre tout de suite ! Tu as entendu ? C’est le lion, il descend de la colline ! »

Diabou, la bouche pleine de jus de nioule, leva à peine les yeux et répondit, très calme :

— Maman, s’il te plaît. C’est pas un petit lion qui va m’empêcher de manger mes nioules. Je mange mes nioules !

Et elle continua à croquer.

Le lion arriva en bas de la colline, tout rouge de colère. « JE SUIS FÂCHÉ ! » Et il rugit encore plus fort, au point de faire trembler les vitres.

Le papa de Diabou, qui réparait le toit de paille de la case avec les cousins, lâcha son marteau, perdit l’équilibre et atterrit dans le tas de paille, le chapeau de travers. Il hurla : « Diabou ! Le lion est en bas de la colline ! Rentre à la maison ! »

Diabou soupira, comme si on interrompait son dessin animé préféré :

— Papa, arrête de paniquer. C’est pas un petit lion qui va m’empêcher de manger mes nioules. Je mange mes nioules !

Le lion arriva à la porte du village, au bord de l’explosion. « JE SUIS FÂCHÉ ! » Et il rugit si fort que les oiseaux tombèrent des arbres.

Le petit frère de Diabou ouvrit la porte en tremblant : « Diabou ! Le lion est devant la porte ! Il va nous manger ! »

Diabou le regarda avec pitié :

— Petit frère, tu es trop dramatique. C’est pas un petit lion qui va m’empêcher de manger mes nioules. Je mange mes nioules !

C’est alors que le ciel s’ouvrit. Les nuages s’écartèrent comme un rideau de théâtre, et apparut… notre Grand Copain là-haut, Directeur Général des nuages, des orages et des arcs-en-ciel. Il était en pantoufles, une tasse de thé à la main, et il avait l’air de quelqu’un qu’on dérange en pleine sieste.

— Diabou N’dao ! tonna-t-il d’une voix qui fit trembler les mangues. Rentre chez toi tout de suite ! Il y a un lion dans ton village, et c’est dangereux !

Diabou leva les yeux au ciel (ce qui n’est pas facile quand on parle à son chef) :

— Hé toi, Grand Chef d’en Haut ! Même Toi, tu crois que ce petit lion va m’arrêter ? Je mange mes nioules !

Notre Grand Copain là-haut se gratta la tête et soupira un si grand soupir que cela fit un petit vent.

— J’ai fabriqué les montagnes, les océans, les girafes à long cou… et personne ne m’avait prévenu qu’il y aurait une Diabou ! Bon. Débrouille-toi. Moi, j’ai une pluie à livrer à Dakar et je suis déjà en retard !

Et clac ! il referma les nuages.

Le lion entra dans le village. Il sentait la bonne chair fraîche, et aussi la nioule. Diabou continuait de mâcher, têtue comme une mule. Soudain, elle sentit une chaleur humide près de son oreille. Elle tourna la tête. La gueule du lion, grande ouverte, pleine de dents pointues, était à un centimètre de son nez.

Elle le regarda droit dans les yeux, sans cligner, et dit :

— C’est pas un petit lion qui va m’empêcher de manger mes nioules. Je mange mes nioules !

Le lion, tout surpris par tant d’audace, hésita une seconde. Puis il avala Diabou.

Écoutez, même moi, Tonton Badou, je ne pouvais rien faire. Elle était trop têtue. Il faut bien que l’histoire avance !

Le lion se lécha les babines : « Miam. J’ai bien mangé. Tiens, ça avait un goût de nioule. J’aime bien les nioules, moi. Je ne suis plus fâché, j’avais juste faim ! »

Satisfait, il fit dix pas vers sa colline. Soudain, il s’arrêta net. Son visage se crispa. Une douleur lui tordit le ventre : « Aïe, aïe, aïe ! Les chaussures ! J’ai mangé les chaussures ! Pourquoi personne ne m’a dit de lui faire enlever ses chaussures ? Ça donne mal au ventre, les chaussures ! »

La douleur était si forte que le lion souleva sa queue, et… il lâcha un pet. Pas un petit pschiiit : un gros PROUUUUTTT ! Et Diabou fut propulsée comme une fusée, avant de retomber sur ses pieds, un peu ébouriffée et sentant très, très mauvais.

Elle épousseta ses habits, regarda le lion qui se tenait le ventre en pleurnichant, et dit :

— C’est pas un petit lion qui va m’empêcher de manger mes nioules !

Et, ouvrant très grand la bouche, elle avala le lion. 

Mais Diabou était petite. Très petite. Et le lion était gros. Très gros. Le ventre de Diabou gonfla comme un ballon : « Ouille ! Les lions, c’est trop gros ! » Elle se mit en position, serra les dents, et… PROUUUUUUTTT ! Le lion fut éjecté par le pet de Diabou et atterrit sur le sol, étourdi et tout humilié.

Il se releva, furieux : « Hé ! C’est MOI le lion ici ! C’est moi qui mange les gens, pas le contraire ! » Et hop, il avala Diabou de nouveau. Mais « Aïe ! Les chaussures ! Toujours ces maudites chaussures ! » PROUUUTT ! Et Diabou ressortit une troisième fois.

Cette fois, Diabou était prête. Elle regarda le lion avec un grand sourire malin : « Toi, tu vas arrêter de m’embêter. » Elle le mangea encore une fois. Mais cette fois, elle courut chez elle, prit un gros bouchon de liège tout solide, et s’en servit pour se boucher le derrière, pour que plus rien ne sorte !

Le lion, coincé dans son ventre, s’indigna : « Un bouchon ? C’est pas du jeu ! C’est de la triche ! »

Diabou tapota son ventre : « C’est mon jeu, c’est moi qui fais les règles. Tu restes là-dedans et tu te tais. »

Elle alla se coucher, le ventre plein de lion, et s’endormit paisiblement. Pendant son sommeil, une idée géniale, un peu malicieuse, germa dans sa tête. Elle se souvint des moqueries des gens du marché : « Diabou, tu es trop petite, tu sers à rien. Va-t’en ! »

« Ah bon ? pensa Diabou. Vous allez voir. »

Le lendemain, elle alla au marché, grimpa sur une caisse en bois et annonça devant la foule :

— Vous dites que je suis inutile ? Eh bien, j’ai quelque chose qui va vous faire très peur ! Quelque chose de grand ! De méchant !

Les marchands éclatèrent de rire : « Haha ! Diabou veut nous faire peur ? Tu es minuscule ! Allez, dégage ! »

Diabou sourit. Elle retira le bouchon.

Le lion jaillit comme un boulet de canon, porté par le plus grand, le plus long, le plus fracassant PROUUUUUUUUUUTTT de toute l’histoire du conte Africain !

La foule hurla : « AAAH ! DIABOU A  PÉTÉ UN LION ! »

La panique fut totale. Les gens coururent dans tous les sens, renversèrent les étals de fruits. Le lion, voyant la foule fuir, se mit à courir aussi, parce qu’il sentait Diabou derrière lui. Diabou courait après le lion pour le remettre à sa place (et peut-être aussi pour récupérer son bouchon). Ce fut une scène incroyable : les villageois fuyaient le lion, le lion fuyait Diabou, et Diabou courait avec la détermination d’une championne.

Diabou s’arrêta aux portes du village, essoufflée mais victorieuse. Les autres continuèrent de courir. Ils coururent si loin, si longtemps, qu’ils sortirent de l’histoire. Il leur fallut des mois pour revenir, et quand ils revinrent, honteux et fatigués, ils saluèrent Diabou N’dao avec le respect qu’on réserve aux grands chefs, aux sorciers puissants et à celle qui peut lancer un lion avec un pet.

Quant aux lions, la nouvelle se répandit dans toute la savane. Depuis ce jour, aucun lion n’ose entrer dans les villages d’Afrique. Même affamés, même fâchés, même avec une envie pressante, ils font demi-tour. Tout cela grâce à une petite fille têtue, amatrice de nioules, qui a appris à tout le monde que la taille ne fait pas la force, mais que l’audace (et un bon bouchon) font toujours l’affaire.

Et ça, mes enfants, c’était un pet de lion. Mais il y a une autre histoire, plus ancienne encore, celle d’un pet si fameux qu’on en parle encore au coin du feu… Écoutez bien.